Le rayonnement de la figure martinienne

Le rayonnement de la figure martinienne

par BRUNO JUDIC

professeur d’histoire du Moyen Age à l’université de Tours

président du Centre Européen Culturel Saint Martin de Tours

Extrait du catalogue de l’exposition

« Martin de Tours le rayonnement de la cité »

Notre résumé – Pour les lecteurs pressés

  • Martin fut le premier saint non martyr de l’histoire de la chrétienté. Il propose donc pour l’édification des fidèles un nouveau « modèle » de sainteté: l’ascèse, la prière, le monachisme.
  • Martin n’a laissé aucun écrit; il est connu par le texte de Sulpice Sévère qui fut autant son hagiographe que son biographe et qui a joué un rôle immense dans la « construction » du personnage de Martin.
  • Il fut le précurseur du monachisme en Europe, un grand évangélisateur de la Gaule,  l’évêque de Tours, un thaumaturge et un défenseur de l’orthodoxie à une époque où le christianisme faisait face à des « hérésies », notamment l’arianisme qui contestait la nature divine de Jésus.
  • L’essor de son culte doit beaucoup au succès du texte de Sulpice Sévère, à la volonté de ses successeurs de promouvoir le pèlerinage sur sa tombe à Tours et à Clovis qui en fait le protecteur de la monarchie franque.
  • Mérovingiens, carolingiens puis capétiens, les rois de France perpétuent cette tradition et lui vouent leur royauté. Le terme « Capétiens » pourrait être lié à la cape, le manteau que Martin jeune soldat de l’armée romaine partagea un soir d’hiver avec un pauvre à Amiens.
  • La figure martinienne devient au Moyen Âge central un attribut de la royauté française ; c’est le saint Martin « français » qui rayonne avec le royaume et le prestige de tel ou tel de ses rois de Louis IX à Louis XIV.
  • Martin est un européen, né en Pannonie (Hongrie), très connu en Italie (il a vécu à Pavis dans sa jeunesse). Les conquêtes franques puis carolingiennes expliquent aussi le succès de saint Martin à l’est du Rhin.
  • Il existe des liens étroits entre le chemin de Compostelle et le culte martinien. Les chanoines de Tours favorisèrent le pèlerinage vers l’Espagne qui passait par Tours ; le chemin de Tours vers l’Espagne n’est autre que le chemin, inversé, de l’Espagne vers le tombeau de saint Martin.
  • Au delà de l’Europe continentale, Saint Martin est présent en Angleterre, Irlande; Buenos Aires l’a choisi comme saint patron.
  • Paris  compte de nombreuses rues, faubourgs, portes, canal, églises dédiés à Saint Martin. L’abbaye de Saint Martin des Champs fut florissante et l’égale de Saint Germain des prés.
  • Saint Martin est le saint patron de nombreuses églises rurales. Les statistiques sont délicates à établir car il faut tenir compte des nombreuses disparitions d’églises au cours des siècles et des changements de vocables. Des régions, telles que la Normandie, ont connu une diffusion du culte plus importante que la Touraine. Au Moyen Âge, dans les diocèses de Cambrai et d’Arras, le patronage de saint Martin était aussi important en nombre que les patronages de saint Pierre et de Notre Dame ; et ces trois patronages, à eux seuls, représentaient les trois quarts de tous les vocables.
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« Notre » Saint Martin –  Eglise de Repentigny

 

Texte de Bruno JUDIC

« Parler de la « figure martinienne » laisse entendre une représentation, une image, un portrait. On serait pourtant bien en peine de montrer un portrait datable de l’époque du saint ; du moins en apparence. On n’insistera jamais assez sur le caractère fondateur de la sainteté martinienne et par conséquent sur son caractère original et unique. Martin fut le premier saint non martyr. En outre, il n’a laissé aucun écrit et c’est par le texte d’un autre qu’il est bien connu. Sulpice Sévère, le biographe ou plutôt l’hagiographe, joue un rôle immense dans la « construction » du personnage de Martin. Sans Sulpice Sévère nous ne saurions à peu près rien. L’Église du IVe siècle émerge brutalement en pleine lumière après des siècles de vie cachée, parfois clandestine et parfois tragique lors des persécutions. Cette Église émerge avec la faveur de Constantin et de ses successeurs et entreprend de s’affirmer dans sa doctrine, dans son organisation, dans sa liturgie, dans la piété des fidèles. Elle s’appuie sur le prestige des martyrs, témoins de la foi, modèles de la sainteté. À l’ombre de cette piété martyriale, Sulpice Sévère veut affirmer la sainteté d’un homme qui n’a pas été mis à mort pour sa foi. Audace, nouveauté, volonté de prolonger l’idéal du martyr dans l’idéal de l’ascète, dans la consécration totale à la prière, hors du monde et de ses ambitions. C’est l’idéal de Sulpice Sévère lui-même et de plusieurs personnalités de premier plan à la fin du IVe siècle, par exemple saint Jérôme. Sulpice Sévère, issu d’une riche famille aristocratique de Bordeaux, est un avocat brillant. Son ami Paulin, futur évêque de Nole, l’entraîne à abandonner cette vie au profit de l’ascétisme chrétien, expé-rimenté dans sa villa de Primuliacum, quelque part du côté de Carcassonne ; c’est aussi Paulin qui lui apprend l’existence d’un évêque « hors norme » à Tours. Sulpice fait donc le voyage de Carcassonne jusqu’à Tours, probablement vers 394-395, plusieurs fois. Il voit alors dans ce moine-évêque le modèle de cette nouvelle sainteté qui pourrait prendre le relais du martyre et se met à rédiger une Vie de saint Martin avant même la mort de son héros. Par la suite, Sulpice complète ce premier texte avec des lettres concernant la mort de Martin, puis, un peu plus tard, avec un nouveau livre, Les Dialogues ou le Gallus, rapportant des miracles de Martin. Cet ensemble de textes, les écrits martiniens de Sulpice Sévère, forme le point de départ du culte de saint Martin et nous livre les premières images du personnage. Certes, il s’agit d’image avant l’image, il s’agit de récits et de descriptions littéraires. Mais le dernier commentateur de ces textes, Jacques Fontaine, a bien montré comment ces descriptions sont profondément « imagées ». Il a en effet souligné la présence de trois niveaux de « stylisation » Martin lui-même a modelé sa vie sur des idéaux évangéliques et sur l’imitation du Christ ; il est donc normal d’y retrouver, dans chaque geste, un écho de telle ou telle scène de l’Écriture. Le deuxième niveau concerne les informations données par les compagnons de Martin : ils ont été attirés par l’ascète, par te thaumaturge, par le maître spirituel ; ils ont conformé leur propre vie à son exemple et ont vu, dans ses actes, autant de miracles. Enfin, le troisième niveau est celui de l’écriture même de Sulpice Sévère, marqué par la culture biblique mais aussi par ta première littérature chrétienne, précisément celle des récits de martyre, celle des premiers pères du désert égyptien et enfin cette des polémiques doctrinales. De tout cela ressort un portrait extrêmement construit d’un homme à ta fois précoce et vénérable, un homme un peu au-delà de l’humanité : « nous brûlions de t’envie de le connaître… nous l’avons en partie interrogé lui-même,dans la mesure où il était possible de Iui poser des questions… » et un peu plus loin « Jamais personne ne l’a vu en colère, ni ému, ni affligé, ni en train de rire. Toujours égal à lui-même, le visage rayonnant d’une joie pour ainsi dire céleste, il avait l’air étranger à la nature humaine » (Vita Martini, 25, 1 et 27, 1). Sulpice veut témoigner de cette sorte de crainte paralysante qu’on éprouve devant le sacré.

Martin a le visage rayonnant mais quel visage ? Aucun détail n’est donné ; il faut se résigner à une image déjà transformée, à une intensité de rayonnement, à un assemblage nécessairement « surhumain » des différents rôles occupés par Martin. La volonté précoce de mener la vie religieuse, même si elle fut contrariée, fait de lui le précurseur du monachisme latin et le passeur vers l’Occident de ce type de vie chrétienne qui s’épanouissait en Égypte dès le premier tiers du IVe siècle. Martin est un moine, Sulpice l’a vu ainsi et la tradition monastique l’a constamment conservé comme son modèle et son pionnier. Or ce moine, a priori peu lettré – Sulpice ne cache pas la faible instruction de son héros -, était aussi un ardent défenseur de l’orthodoxie. On mesure mal aujourd’hui l’importance de cette dimension du personnage. En effet l’écriture de Sulpice semble tournée vers les miracles qui, eux-mêmes, manifesteraient la puissance de Dieu à travers son serviteur Martin. Pourtant, de nombreux épisodes de la vie et des miracles sont directement liés aux grandes querelles théologiques du IV’ siècle. Sulpice est lui-même complètement immergé dans ces polémiques. Martin, de ce point de vue, est le disciple et le porte-parole d’Hilaire de Poitiers, le grand théologien de la Trinité face à l’arianisme. Ces deux dimensions, le moine et le défenseur de l’orthodoxie, se combinent en quelque sorte dans une troisième dimension : la thaumaturgie. Le miracle est omniprésent, même s’il n’est pas toujours spectaculaire. Certes le défi du pin montre un Martin grand magicien, mais d’autres miracles manifestent avant tout la pratique de la miséricorde. D’ailleurs la mise en scène du miracle, chez Sulpice, est étroitement liée à la stylisation scripturaire.

Les Tourangeaux à la recherche d’un nouvel évêque connaissent les « vertus » de Martin et parviennent à en faire leur évêque. Or Martin n’appartient pas à l’aristocratie sénatoriale qui commence à investir la fonction épiscopale. Ces évêques grands seigneurs ont certainement beaucoup construit. Ils ont su assurer une certaine continuité entre l’empire de l’âge classique et l’empire devenu chrétien et cette continuité se révélera encore plus décisive avec la mise en place des royaumes romano-barbares au Ve siècle. Ces évêques ont fait de l’Église le prolongement de l’empire dans l’Occident dit barbare, en assurant la transmission de la culture latine. Martin en revanche poursuit sa vocation monastique à Marmoutier, de l’autre côté de la Loire, tout en assumant la direction de l’Église tourangelle. Mais Sulpice nous le montre aussi bien loin de Tours. Il rencontre plusieurs fois l’empereur à Trèves ; il est actif à Paris, à Chartres ou à Vienne sur le Rhône ; il prêche aux paysans, bien au-delà de son diocèse, devenant ainsi l’évangélisateur des campagnes par excellence.

Du texte au tombeau

Les cinq dimensions  du personnage pourraient suffire à expliquer un succès apparemment immédiat. C’est pourtant moins simple. Le succès fut peut-être d’abord celui des écrits sévériens, diffusés surtout là où il y avait des lecteurs, en particulier à Rome et dans l’Italie du début du Ve siècle. Certes, le tombeau attirait aussi des admirateurs, sans doute les frères de Marmoutier, sans doute d’autres  émules du monachisme sur la valée de la Loire, sans doute tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, eurent connaissance de ses « vertus ». Sulpice Sévère lui-même évoque le succès de son livre à Rome, vantardise d’écrivain ? Mais, de fait, des indices très forts et indépendants vont dans ce sens : Paulin de Milan, dans son prologue de la Vita Ambrosii, rédigé vers 420, place son oeuvre sous une triple autorité, celle de la Vie d’Antoine par Athanase, celle de la Vie de Paul l’Ermite par saint Jérôme et celle de la Vie de Martin par Sulpice Sévère. Le parallélisme est frappant et c’est Sulpice qui est au rang de Jérôme et Athanase. Mais ce parallélisme n’est possible que si le livre de Sulpice est déjà très connu. Vers 431, le prêtre Uranius fait le récit de la mort de Paulin, l’ami de Sulpice Sévère, devenu évêque de Nole en Campanie. Sur son lit de mort, Paulin de Nole a la vision de deux saints : Martin et Janvier, première mention de Janvier appelé à quelle célébrité à Naples et témoignage du succès de Martin en Italie méridionale. Vers la même époque, Sozomène rédige, en grec, à Constantinople une Histoire ecclésiastique dans laquelle un chapitre est consacré à saint Martin. Cette diffusion «orientale» ne peut s’expliquer sans un vrai succès romain.

L’essor du culte sur le tombeau est dû à Perpet, évêque de Tours entre 460 et 480 environ. C’est lui qui fait construire une grande basilique sur le tombeau, magnifique bâtiment dont l’architecture nous est décrite, un siècle plus tard, par Grégoire de Tours. Selon toute vraisemblance, cette basilique était ornée de mosaïques non seulement décoratives mais aussi figuratives. Perpet institua aussi les fêtes du culte martinien et enracina le culte martinien dans la terre gauloise tout en profitant de son aura romaine.

Environ vingt ans plus tard, Clovis, maître du pouvoir dans le nord de la Gaule, étend son royaume jusqu’à la Loire et s’apprête à guerroyer contre les Wisigoths du royaume de Toulouse. Clovis, roi franc, n’est pas un « barbare » étranger au monde romain. Il a le soutien d’une grande partie de la vieille aristocratie sénatoriale gallo-romaine. Sa conversion au christianisme catholique lui permet de rejoindre la religion de ses sujets gallo-romains. La dévotion à saint Martin souligne son attachement à une légitimité romaine. Mais Clovis fait de Martin le protecteur de la monarchie franque et contribue à donner une nouvelle dimension, totalement imprévisible un siècle plus tôt un saint gallo-franc, protecteur du souverain. Grégoire de Tours, qui écrit vers 580, montre abondamment l’implication de la dynastie mérovingienne dans la dévotion au sanctuaire tourangeau, à commencer par Clotilde qui vit le restant de ses jours, presque trente années, après la mort de son mari, auprès du tombeau tourangeau. D’autres reines du Vie siècle sont également bien connues pour leur dévotion à Martin, de Radegonde, devenue moniale à Poitiers, à Brunehaut qui pouvait voir en Martin le pourfendeur de l’arianisme qu’elle avait elle-même renié en quittant l’Espagne wisigothique.

La dimension « franque » de saint Martin est encore augmentée au VIle siècle par le thème de la «chape», un objet qui n’apparaît jamais chez Grégoire de Tours mais qui évoque le manteau partagé. Sans doute s’agissait-il d’un tissu placé sur le tombeau et imprégné des « vertus » émanant du lieu. Les rois francs partent en guerre en portant cette « chape » comme bannière et la conservent comme la plus précieuse relique de leur trésor qui prend ainsi le nom de « Chapelle » servie par des «chapelains». À la fin du VIII siècle, Charlemagne, à la tête de la nouvelle dynastie carolingienne, récupère la «chape» pour laquelle il fait construire la « Chapelle », l’église de son palais d’Aix. À la fin du IXe siècle, le roi de Francie occidentale prend pour lui-même le titre d’« abbé de Saint-Martin ». Des Carolingiens, le titre est passé aux Capétiens au Xe siècle. Du reste il est bien possible que le surnom de « Capet » soit directement lié à la garde de cette relique, de cette « chape » de saint Martin, même si nous n’avons plus vraiment les moyens de vérifier l’origine exacte de ce sobriquet, qui peut aussi rappeler un roi « chapé » c’est-à-dire pourvu du titre abbatial non seulement de Saint-Martin mais encore de nombreuses abbayes dans le royaume. Ainsi la figure martinienne devient-elle au Moyen Âge central un attribut de la royauté française ; c’est le saint Martin « français » qui rayonne avec le royaume et le prestige de tel ou tel de ses rois de Louis IX à Louis XIV, mais c’est aussi ce saint Martin « royal » qui symbolise, bien malgré lui, la tyrannie d’Ancien Régime pour les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle. Le symbole est tellement fort qu’il entraîne la destruction quasi totale des grands édifices martiniens de Tours.

La plus ancienne représentation connue de la figure de saint Martin est une mosaïque de Ravenne datable de 570 environ. Il faut la rattacher au développement considérable de la réputation du saint dans l’Italie des Ve et VIe siècles. Elle est fondamentalement liée à l’image du défenseur de la foi orthodoxe. L’église qui porte depuis le IXe siècle, le nom de Saint-Apollinaire le Neuf était connue sous le nom de Saint-Martin au Ciel d’Or. Elle avait été construite à l’origine comme sanctuaire du palais royal de Theodoric, le grand souverain des Ostrogoths, qui fut aussi un grand défenseur de la romanité civile et po-litique. Or Theodoric était arien ; son église était arienne. Les guerres gothiques, entre 535 et 555, qui virent le retour de l’Italie sous l’autorité directe du gouvernement impérial de Constantinople, furent marquées dès 540 par la conquête de Ravenne sur les Ostrogoths. Dès lors, l’arianisme, vestige de l’armée ostrogothe, devait être éradiqué. L’église du palais royal fut donc reconvertie en église catholique sous le patronage du combattant de l’orthodoxie. Ainsi Martin est figuré en tête du cortège des martyrs romains au plus près du Christ sur le mur droit de la nef et du choeur ; en face sur le mur gauche, le cortège des vierges est conduit par sainte Euphémie, elle-même au plus près de Marie portant l’Enfant-Dieu. Or Euphémie était la patronne de la basilique de Chalcédoine dans laquelle, en 451, les Pères conciliaires avaient affirmé les deux natures humaine et divine du Christ. Martin contre l’arianisme, Euphémie contre le monophysisme, le programme orthodoxe de cette église est bien clair. Ce Martin « orthodoxe » est présent à Rome dès 500 dans la basilique, aujourd’hui Saint-Martin aux Monts, que le pape Symmaque fait construire sur l’Esquilin. Il est présent aussi à Lucques dans la dédicace de la cathédrale et sans doute déjà dans bien d’autres églises italiennes dont la fondation peut remonter à cette époque. Or l’Italie connaît aussi fort bien Martin, pionnier du monachisme : quand saint Benoît fonde le Mont Cassin, vers 535, il détruit un temple d’Apollon pour le remplacer par une église Saint-Martin. Cassiodore consacre aussi à Martin l’église de Vivarium. On le trouve aussi à Naples et à Palerme. Le plus ancien manuscrit des œuvres de Sulpice Sévère, bien daté de 517, a été produit à Vérone et s’y trouve encore aujourd’hui. À partir de ces lieux, Ravenne, Vérone, les dédicaces martiniennes ont probablement essaimé très tôt en particulier dans le nord-est de l’Italie et dans les Alpes, le long de l’Adige et du Tagliamento. En tout cas, à l’époque lombarde, des églises Saint-Martin sont attestées sur le lac de Garde (Sirmione), mais aussi à Pavie.

Il est remarquable que le succès de ce Martin défenseur de la foi et moine ait été renouvelé à la fin du VIIIe siècle par la conquête carolingienne. Désormais, saint Martin est aussi associé à la monarchie franque et plus généralement dans les siècles suivants à l’empire restauré en Occident. Charlemagne donne à la basilique Saint-Martin de Tours des domaines en Italie qui, en toute logique, sont situés là où se trouvaient déjà des églises Saint-Martin.

La basilique tourangelle fut la source de nombreuses images martiniennes. Elle devait en effet posséder un véritable cycle d’images. Au temps de Perpet, le décor devait en partie correspondre aux versus basilicae que nous a trans-mis le Martinellus. Ils permettent de supposer la présence de scènes évangéliques, la veuve indigente, Jésus marchant sur les eaux, le Cénacle, la colonne de la Flagellation ou encore le trône de l’apôtre Jacques ; à ce programme devaient faire pendant des scènes de miracles martiniens sans qu’on puisse être plus précis. Vers la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours fit reconstruire la cathédrale et introduisit des scènes martiniennes que Fortunat a évoquées dans un poème : on pouvait voir un triptyque avec la guérison du lépreux, le partage de la chlamyde et la messe du globe de feu ; on y trouvait aussi les résurrections opérées par le saint, le pin coupé, les serpents, le faux martyr, la guérison de la fille d’Arborius et les idoles renversées.

La conquête franque explique aussi le succès de saint Martin à l’est du Rhin. La cathédrale de Mayence, sur le Rhin, ancienne cité romaine, est consacrée à saint Martin au VI’ siècle. Or cette cathédrale étend progressivement sa juridiction sur tous les territoires à l’est du Rhin. Ainsi au Moyen Âge central la plus grande partie de la Germanie se trouve sous l’autorité ecclésiastique de Mayence. Les nombreuses églises Saint-Martin dans l’Allemagne d’aujourd’hui trouvent leur origine dans cette situation. Et dans certains cas, comme à Erfurt, on peut remonter jusqu’au haut Moyen Âge la dédicace martinienne en relation avec la juridiction de Mayence.

Au VIlle siècle, Boniface, missionnaire anglo-saxon, fonda l’abbaye de Fulda, en Hesse. À la fin de ce même siècle, cette abbaye entretenait des liens étroits avec Tours. Le jeune Raban, moine de Fulda, vint étudier à Tours sous la direction d’Alcuin. Les images de la basilique tourangelle furent connues à Fulda et ont certainement inspiré le décor du sacramentaire de Fulda. Certains manuscrits de ce sacramentaire, réalisés à la fin du Xe siècle, portent la première représentation connue aujourd’hui de la Charité d’Amiens sans doute à partir du décor même de la basilique tourangelle. Cette image est exceptionnelle : sur la partie gauche, devant la porte de la ville, Martin, à pied, sans cheval, partage son manteau avec le mendiant en vis-à-vis, mais sur la partie droite, Martin est figuré endormi sur un lit, et au-dessus, au centre de l’image, le Christ, que Martin contemple dans sa vision nocturne, porte la moitié de manteau don-née au mendiant. L’image est ici étroitement liée au texte même de Sulpice Sévère et manifeste la signification profondément christique de la célèbre scène. C’est encore cette inspiration que l’on retrouve sur un chapiteau de Saint-Benoît sur Loire autour de l’an mil.

Apostolicité, universalité, de l’Europe au monde

Dès le Vle siècle, le culte de saint Martin est présent dans les îles britanniques, en Écosse à Whithorn et sur l’île de lona (St Martin’s Cross), et à Canterbury dont la petite église Saint-Martin peut être considérée comme la plus vieille église toujours en activité sur le territoire de l’Angleterre. En Irlande la légende associe saint Patrick à saint Martin et, très concrètement, le codex d’Armagh, un manuscrit du début du IXe siècle contenant la vie de saint Patrick en vieil irlandais, contient aussi les quatre évangiles et la Vie de saint Martin en latin. De fait les moines irlandais allant à Rome passaient par la vallée de la Loire, et comme le montre le cas de saint Colomban de Luxeuil, ils s’arrêtaient à Tours pour prier sur le tombeau. D’ailleurs, le village de Saint-Patrice en aval de Tours sur la rive droite de la Loire, attesté dès le XI’ siècle (ecclesia sancti Patricii), rappelle sans doute ces longs voyages.

La péninsule ibérique était en relation avec le royaume franc au VI’ siècle. Grégoire de Tours raconte la conversion du roi suève de Galice, Cararic, qui fit venir des reliques de Tours jusque dans son royaume vers 550. C’était sans doute en relation avec l’action de Martin de Dume ou de Braga, un pannonien, portant ce nom en hommage à son compatriote antérieur de deux siècles, et qui pratiquait une grande dévotion envers son homonyme. Dès cette époque, des églises furent consacrées en l’honneur de saint Martin de Tours en Galice et plus généralement au sud des Pyrénées, dont témoigne aujourd’hui la cathédrale San Martin d’Orense par exemple mais aussi les nombreuses dédicaces à saint Martin autour de Braga dans le nord du Portugal. La Galice est aussi la province où, à partir du IX’ siècle, se développa la légende du tombeau de saint Jacques, suscitant aux XI’ et XII’ siècles le pèle-rinage bien connu. Certes, les « Francos » furent nombreux sur le chemin médiéval de Santiago et contribuèrent à la fondation d’églises Saint-Martin, mais il est vraisemblable que ce patronage est généralement bien plus ancien même si l’on manque de données précises. Il est bien visible à Compostelle dans le grand monastère San Martin, fondé au Xe siècle, reconstruit au XVIIe siècle avec des façades typiques du baroque espagnol. Et sur le camino, l’église San Martin de Fromista est un modèle de l’architecture romane. Plus fondamentalement, il existe des liens étroits entre le chemin de Compostelle et le culte martinien. Les chanoines de Tours favorisèrent le pèlerinage vers l’Espagne qui passait par Tours ; d’ailleurs le chemin de Tours vers l’Espagne n’est autre que le chemin, inversé, de l’Espagne vers le tombeau de saint Martin. Par ailleurs la légende de l’été de la Saint-Martin évoque un « chemin blanc » allant d’ouest en est ou inversement et cette « voie lac-tée » est aussi un aspect du camino.

Martin, pionnier du monachisme, n’a jamais cessé d’être vénéré par les moines d’Occident. De nombreuses fondations monastiques se sont placées sous son patronage au cours des siècles. Dans le haut Moyen Âge, on le trouve associé à la fondation de Saint-Bertin à Saint-Omer en Flandre. A Paris une église Saint-Martin des Champs existait dès le VII siècle, rappelant le miracle du baiser au lépreux, mais elle disparut avec les invasions normandes. Elle est restaurée par le roi Henri Ier en 1059, puis le roi Philippe Ier la donna à l’abbaye de Cluny en 1079. Ce « prieuré » fut l’une des cinq « filles » de Cluny largement doté de biens et de revenus par te mi et les grands, possessionné dans tout le bassin parisien. Saint-Martin des Champs avait cents moines au XIIe siècle et cette institution demeura jusqu’à la Révolution française l’une des très grandes abbayes parisiennes au même niveau que Saint-Germain des Prés ou Saint-Victor. La « rue Saint-Martin », ancien carde de la cité romaine, est connue sous ce nom dès le XI’ siècle et elle a donné naissance à d’autres toponymes formant le quartier Saint-Martin (Porte Saint-Martin, rue du Faubourg Saint-Martin, boulevard Saint-Martin, canal Saint-Martin…). À Londres, St Martin in the Fields remonte au XII siècle, peut-être sur un sanctuaire plus ancien, et est devenu, jusqu’à nos jours, un des hauts lieux de la capitale britannique. Saint-Martin de Pontoise, Saint-Martin de Laon, Saint-Martin de Tournai furent aussi des fonda-tions monastiques du XI’ siècle. Le monastère San Martino Maggiore de Bologne fut construit au XIII’ siècle. Saint-Martin le Grand à Cologne, fondée (ou refondée) au Xe siècle, abrita au XVe siècle de savants moines irlandais. Weingarten, immense abbatiale baroque, abrite les tombeaux des Welfs, l’une des grandes dynasties du Saint Empire. Beuron, fondée en 1863 à l’emplacement d’un ancien couvent de chanoines de Saint-Augustin, est devenue la tête d’une importante congrégation de moines bénédictins, elle est le siège d’une intense activité intellectuelle dans les domaines liturgique et biblique. Edith Stein y fit un séjour décisif pour sa propre vocation…

Saint Martin revêt un caractère apostolique aussi par le grand nombre de dédicaces d’églises rurales. Les statistiques sont délicates à établir car il faut tenir compte des nombreuses disparitions d’églises au cours des siècles et des changements de vocables. Des régions, telles que la Normandie, ont connu une diffusion du culte plus importante que la Touraine. Au Moyen Âge, dans les diocèses de Cambrai et d’Arras, le patronage de saint Martin était aussi important en nombre que les patronages de saint Pierre et de Notre Dame ; et ces trois patronages, à eux seuls, représentaient les trois quarts de tous les vocables. On relèvera le succès du patronage martinien en Limousin. Il est la conséquence de l’action de saint Aredius ou Yrieix, un ermite du VIe siècle, qui fit don de ses biens à saint Martin et à saint Hilaire. On retrouve ainsi notre saint à Limoges, à Tulle, à Laguenne, à Montpezat de Quercy. Le saint Martin de Brive est certes un autre personnage mais il est isolé et son nom en fait un disciple du tourangeau, à la même époque que saint Yrieix.

L’expansion européenne à l’époque moderne a porté saint Martin dans le nouveau monde. Saint-Martinville en Louisiane est au coeur du pays cajun ; l’église fut fondée avec l’arrivée des Acadiens lors du « grand dérangement » vers 1765. L’église San Martin de Codpa dans le diocèse d’Arica (nord du Chili) date de 1668, une des plus anciennes du Chili. On y raconte qu’un soldat espagnol croisa la route d’un mendiant avec lequel il partagea son manteau ; un peu plus tard tous les soldats sont inspectés, Martin se dit qu’il sera puni à cause de son équipement défectueux mais, miraculeusement, au moment de la revue, le manteau est entier. Depuis sa fondation au XVI siècle, la ville de Buenos Aires en Argentine a pour patron saint Martin. La grande basilique Saint-Martin de Taal, aux Philippines, fut fondée dès le XVIe siècle et reconstruite à plusieurs reprises.

Le rayonnement de saint Martin est un phénomène complexe. À l’origine, il faut voir sans doute le succès d’un texte qui rejaillit de Rome jusqu’à Tours au V’ siècle. Mais un fait comparable se produit au Xe siècle. Odon, abbé de Cluny et fervent dévot de saint Martin, se lamente sur les malheurs de la basilique tourangelle et la faible ferveur de ses chanoines. Or il rappelle que Martin est aussi bien ailleurs, à Limoges ou à Tulle, d’où il rayonnera mieux que depuis Tours. Au XIXe siècle, non seulement la basilique avait été détruite mais le tombeau lui-même était oublié. C’est un avocat martiniquais, Léon Papin-Dupont, qui redécouvrit le tombeau et relança la dévotion martinienne au bord de la Loire. »

 

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L’ordination épiscopale de Saint Martin – Verso du retable de Repentigny

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