La protection du patrimoine : quelques convictions

Nous vous conseillons la lecture de cet excellent article de Benoit de Sagazan, journaliste spécialisé dans la protection du patrimoine.
Il y exprime ses convictions, fruits de plus de 20 ans d’expérience dans le domaine. C’est une magnifique source d’inspiration pour les amis du patrimoine de Repentigny aussi !!
Vous pouvez le retrouver sur son blog patrimoine-en-blog.
« Sauvegarder et valoriser le patrimoine est vertueux. 
Pour cinq bonnes raisons au moins:
 Ils m’ont appris que l’impossible n’appartenait pas à leur vocabulaire, qu’on pouvait relever des hommes et des femmes, en situation de précarité absolue, en relevant des murs historiques, que les vieilles pierres nous apprennent autant sur notre Histoire que sur notre société présente, qu’un monument restauré ce sont d’abord des volontés et des énergies conjuguées, des relations humaines et des solidarités nouées. Ce sont eux qui m’ont enseigné que la restauration et la valorisation de notre patrimoine étaient vertueuses, et cela pour au moins cinq bonnes raisons que j’aime à répéter ici :
  1. Sociale. La restauration et la valorisation de notre patrimoine crée du lien social, localement, autour d’un monument à entretenir ou à sauver. Il rassemble le savant et le débroussailleur, l’étudiant et le maçon, quelques soient leurs histoires personnelles et leur âge.
  2. Environnementale. La restauration et la valorisation de notre patrimoine participe au développement durable, tout d’abord par l’inscription du monument dans un paysage et un environnement esthétique, ensuite par le respect du principe Entretien/recyclage (éventuel) du monument contre celui de Démolition/reconstruction propre à une société de consommation « court-termiste ».
  3. Economique. La restauration et la valorisation de notre patrimoine soutient l’activité économique des entreprises du bâtiment, préserve et nourrit le savoir-faire d’artisans hautement qualifiés, suscite des innovations technologiques (numériques et autres), valorise l’attractivité des territoires et développe l’économie touristique.
  4. Politique. La restauration et la valorisation de notre patrimoine soutient la cohésion sociale et l’intégration sur les territoires du pays, par l’appropriation d’une Histoire, glorieuse ou malheureuse. De nombreux programmes politiques le prouvent, notamment dans les villes et sites où elles sont menées.
  5. Culturelle et spirituelle. La restauration et la valorisation de notre patrimoine permet la transmission d’une culture et de spiritualités entre les générations quelques soient les appartenances philosophiques et religieuses.
Ces cinq vertus ont guidé mon projet de blog, lancé le 15 octobre 2006. J’ai tenté au cours ces dix années suivantes de les illustrer à travers la revue de presse, les rencontres relatées, les réflexions menées, les interventions publiques qui m’ont été demandées. Je reçois régulièrement des encouragements et des messages de lecteurs heureux de trouver sur ce blog une somme d’informations, rarement disponible ailleurs, et gratuitement. Ces encouragements répétés, je dois le dire, m’ont aidé à tenir ce travail dans la durée et je remercie particulièrement les fidèles internautes, certains depuis la première heure, qui continuent à me témoigner de leur intérêt, à réagir, à me confier des informations. Sans eux l’aventure n’aurait pas été possible.

« Des lecteurs qualifiés qui m’encouragent »

Le réseau touché par Patrimoine-en-blog au bout de dix années peut paraître modeste, les abonnés (Newsletter et réseaux sociaux) peuvent être estimés à quelques milliers, mais les adresses électroniques et les messages prouvent qu’ils sont qualifiés : administrateurs et animateurs de monuments ou de sites, élus politiques, fonctionnaires des ministères (Culture, Intérieur, Tourisme, Défense, Ecologie et Equipement…) ou territoriaux (régions, départements, métropoles, villes moyennes et communes rurales), responsables et bénévoles de grandes associations du patrimoine et d’association locales de sauvegarde du patrimoine, membres du clergé, journalistes, professionnels d’entreprises et artisans spécialisés dans la restauration de monuments historiques, conservateurs, médiateurs culturels, architectes et agents immobiliers… Je ne peux énumérer toutes les catégories socio-professionnelles qui figurent parmi les plus de 1500 abonnés à la newsletter de Patrimoine-en-blog.

« Dix maximes, fruit de dix années passées à observer, à rencontrer, à découvrir »

De ces dix années passées à observer, à rencontrer, à découvrir et à réfléchir,  je tire quelques enseignements. Je les résumerai ainsi, sous forme de maximes :
  1. Restaurer un bâtiment historique fédère, le démolir divise profondément, parfois durablement, une population. Cette observation, nourrie de nombreux exemples, n’est pas anodine pour ceux qui déplorent la fragilisation de la cohésion sociale de notre société.
  2. La volonté précède les moyens. Les nombreuses expériences rencontrées prouvent que le premier moteur du sauvetage d’un édifice patrimonial est la volonté. En de nombreux lieux, la volonté a défié heureusement ce qui semblait au premier abord impossible. Quand la volonté existe, les moyens suivent. Et non l’inverse. Les échecs constatés ont d’abord résulté d’une démission face à ce qui apparaissait comme une fatalité. Les exemples de sauvetages, a priori impossibles, par des communes, des associations ou des personnes, sans le moindre sou d’avance, sont trop nombreux pour ne pas croire à cette loi.
  3. Le patrimoine coûte cher … quand il n’est pas régulièrement entretenu. Une simple fuite non réparée à temps entraîne inévitablement des dégâts considérables. Le patrimoine coûte effectivement très cher quand on constate trop tard l’immensité des dommages accumulés au fil des années. De fait, ce ne sont pas les plus riches qui entretiennent le mieux leur patrimoine, et ce ne sont pas les plus pauvres qui l’entretiennent le moins bien. Les meilleurs propriétaires, et qui dépensent le moins, sont ceux qui surveillent et prennent soin de leur bien au quotidien. Cela vaut pour tout type de propriétaire public ou privé.
  4. Le patrimoine n’est pas un obstacle à l’avenir, tant il stimule des innovations technologiques destinées à sa restauration et à sa valorisation. Les créateurs de nouvelles technologies font du patrimoine un de leurs terrains de jeux favoris : réalités et reconstitutions virtuelles, robots, drones, applis et flash codes envahissent pour le meilleur notre patrimoine.
  5. Ne pas entretenir le patrimoine est injurier l’avenir. Force est de constater que les monuments disparus ou en ruine sont encore pleurés des siècles après leur destruction. Les projets de reconstructions (les Tuileries, le château de Saint-Cloud) et les énergies déployées pour redonner vie virtuellement à ce qui n’est plus (Jumièges, Cluny), le prouvent aisément.
  6. Transformer vaut mieux que démolir. Tout bâtiment est sauvé dès lors qu’il trouve une fonction et une vie véritable. Quand il perd son usage initial, il ne faut pas avoir peur de lui en donner une autre, là aussi pour ne pas injurier l’avenir. La France médiévale, par exemple, possédait deux phares qui rayonnaient sur le monde chrétien européen : le mont Saint-Michel et l’abbaye de Cluny. Le premier fut transformé en prison après confiscation des biens du clergé par la Révolution. Ce qui le sauva. Il est aujourd’hui redevenu une abbaye et un joyau de notre patrimoine. Le second fut vendu sous la Révolution, mais les régimes successifs n’ont pas empêché son funeste destin de carrière de pierre. L’abbaye a disparue au trois-quarts. Les efforts mis à sa reconstitution virtuelle montre qu’on pleure encore, deux ans après la disparition de sa splendeur originelle.
  7. Le patrimoine n’est pas qu’un musée. Rien n’est plus triste qu’un patrimoine qui meurt parce que trop figé. Il est possible que trop de réglementation tue ce que nous voudrions voir perdurer. Tous nos monuments historiques n’ont pas vocation à devenir des musées. Certains d’entre eux pourraient avoir la possibilité de continuer à vivre comme ils nous sont parvenus, autrement dit à accepter des ajouts ou des transformations contemporaines. Je sais qu’en disant cela, je me fabrique sans doute des ennemis. Mais le patrimoine doit aussi vivre. Nos églises, par exemples, ont subi des transformations au gré des réformes liturgiques successives. Présenter une œuvre contemporaine dans une église, c’est signifier que l’art sacré n’est pas qu’un art du passé et la foi se manifeste aussi au présent, et finalement que le bâtiment continue de vivre. Pourquoi n’en serait-il pas de même ailleurs ?
  8. Le patrimoine historique ne saurait être une simple galerie d’art contemporain. Sans contredire ce qui est écrit précédemment, un site patrimonial ne peut être le simple faire valoir de l’installation d’une œuvre contemporaine. On use et abuse du verbe dialoguer dans les présentations d’art contemporain. Mais on assiste souvent à des dialogues de sourds. Pour la greffe de la modernité prenne dans un bâtiment ancien, prestigieux ou non, il faut que le nouvel arrivé lui témoigne du respect, voire une certaine humilité. La provocation et le goût du scandale ne sont pas les seuls leitmotive de l’art. les œuvres qui s’intègrent le mieux sont souvent celles qui ont été conçues par leur créateur pour le lieu auquel elles sont d’emblée destinées. L’intégration est non seulement une affaire de goût (toujours discutable) mais surtout d’intelligence et de cœur.
  9. Le patrimoine est d‘abord un héritage. Cela peut paraître une évidence, une lapalissade, de le dire, mais sur ce sujet des élites veulent parfois nous enfumer en entretenant sciemment une confusion entre patrimoine et création, l’un restant passéiste et l’autre avant-gardiste. Peut-être souhaitent-ils illustrer et nourrir une « querelle éternelle entre Anciens et Modernes ». Le patrimoine n’est pas la création et la création n’est pas le patrimoine. Lors des Journées du patrimoine 2015, le ministère de la Culture a voulu célébrer le patrimoine du XXIe siècle. Comme si nous étions à même de décréter à nos enfants ce que sera leur patrimoine. Si les mots ont un sens, le patrimoine est ce que nous recevons de nos pères. Nous avons le droit à l’inventaire et à ne pas considérer l’ensemble du legs reçu de nos parents comme un amas de chefs-d’œuvre indiscutable. L’usage veut qu’il convienne d’attendre au moins cinquante ans avant de reconnaître si une création récente mérite d’être sauvegardée. On peut aimer la création et la trouver esthétique ; mais, de grâce, laissons à nos enfants et petits-enfants le soin et la liberté de juger de ce qu’ils souhaiteront « patrimonialiser »…
  10. Et surtout, ne jamais oublier que derrières les vieilles pierres, il y a toujours des hommes et des femmes d’aujourd’hui, et, là je boucle la boucle en vous renvoyant aux cinq vertus du patrimoine énoncées ci-dessus. »

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